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“Insight Report” - Entretien externe n°1 : Phil H.

Dernière mise à jour : 16 déc. 2025



«  A la naissance, les projets sont tous morts-nés. Il faut leur ajouter de l’existence continûment, pour qu’ils prennent corps,pour qu’ils imposent leur cohérence grandissante à ceux qui les discutaient ou qui s’y opposent » (Latour, 1992 : 71-72)


I. Introduction — Quand le premier entretien "rate"… comme prévu


Comme c’était finalement prévisible, l’ouverture de cette campagne d’entretiens n’a pas commencé comme prévu. Une règle tacite de la recherche de terrain se rappelle aussitôt à moi, après la parenthèse de rédaction de thèse : l’enquête commence toujours par un accroc technique. À prendre “échec” ou “réussite” « comme donné d’avance, [on] occulte le processus [à l’oeuvre], les jeux d’acteurs [...], les difficultés [...] et la façon dont elles ont ou non été surmontées1 ; or, dans la sociologie de la traduction, l’enjeu est justement de comprendre comment ces catégories se construisent et « de repérer où ce sont déroulées les confrontations » (Callon 2006a, p. 24).


L’entretien avait été booké via Calendly qui avait généré un lien google meet… problème, encore en version gratuite impossible d’enregistrer (la version payante est souscite à l’écriture de ces lignes). En contournement j’avais prévu un dispositif via Zoom — qui lui permet l’enregistrement local – dont j’avais envoyé le lien le jour même à mon interlocuteur. Nouveau problème, il avait supprimé son compte et n’utilisait pas la plateforme. Ce refus de me rappeler l’« hyper vigilance » des acteurs crypto face à la réputation sulfureuse que Zoom avait gagné dans l’écosystème  : une option permettait la prise de contrôle des machines utilisateurs et servait à des attaques informatiques ciblées, avec des pertes financières significatives2. Pris de cours, j’accepte Google Meet, persuadé que la capture d’écran vidéo servirait de backup vidéo (et sans prendre le temps de mettre un enregistrement son de secours via mon téléphone, comme habituellement… je sais je sais...). Or, cet arrangement improvisé n’a enregistré… que l’image, sans le son. Voilà un entretien littéralement muet, ne me fournissant aucun matériau oral exploitable.


Cet entretient était déjà mort-né à sa naissance ? Non, il faudrait juste lui ajouter de l’existence continûment, pour qu’il prenne corps et c’est ce que nous nous attellerons a faire. Pour contrariant qu’il soit, l’incident vaut rappel méthodologique et double donnée ethnographique. D’une part, la crypto implique des risques singuliers qui exigent une attention fine aux questions de sécurité ; d’autre part, le chercheur dépend d’arrangements socio-techniques instables, où l’“échec” révèle un espace d’affrontement entre actants humains et non-humains, là où se négocient alignements et engagements.


Finalement, loin d’un faux départ, cela fournit une entrée en matière importante : rappel que les infrastructures façonnent la production même des données et que le travail d’enquête exige une compétence technique sans cesse réactualisée. Cet incident inaugure une campagne et des rapports d’entretiens conçus des récits de traduction inachevée : exemplairement, ce premier Insight Report s’appuie donc sur ma mémoire immédiate de l’échange, les quelques notes prises et les références transmises, tout en assumant la part d’incertitude — parfaite illustration, en somme, des conditions concrètes de production de savoir dans un univers décentralisé.


II. Présentation de la série : portraits & entretiens externes


Cette campagne d’entretiens prolonge la posture méthodologique adoptée dans ma thèse : enquêter sur des objets distribués, sociotechniquement composites, impose de suivre les acteurs là où ils se trouvent, en ligne comme hors ligne, et de laisser émerger, à partir de leurs récits, les catégories pertinentes d’analyse. Dans un champ émergent comme celui de la crypto, les mondes Web3 comme coopératifs échappent aux cadres préétablis et appellent une approche idiographique et qualitative, attentive aux langages locaux, aux pratiques, aux bricolages institutionnels et aux formes d’autorité qui circulent entre infrastructures, communautés et outils.


Les entretiens de cette série, inaugurée par ce premier post, s’inscrivent dans cette logique : il ne s’agit ni de viser la représentativité statistique ni de valider des typologies a priori, mais de construire progressivement, par théorisation ancrée, un modèle interprétatif des gouvernances distribuées. En rencontrant des acteurs aux trajectoires hétérogènes et en décodant leurs expériences, tensions et arbitrages, l’objectif est de rendre intelligible, par accumulation contrôlée de cas singuliers, la diversité des régimes de coordination à l’interface du Web3 et du monde coopératif.​


Concrètement, je rencontre des profils variés — développeurs, fondateurs, coopérateurs, praticiens de l’ESS, acteurs hybrides — au fil d’entretiens semi-directifs d’environ une heure, conçus comme des espaces de discussion et de mise en récit de leurs expériences. Chaque entretien donnera lieu à un Insight Report analytique structuré (résumé exécutif, thèmes transversaux, matrice de positionnement).​


En arrière-plan, l’ensemble du corpus sera progressivement codé de manière thématique, selon une grille appelée à évoluer au fil des entretiens, permettant à la fois une lecture qualitative dense et quelques traitements quantitatifs légers (tendances, profils, gradients de positionnement). C’est dans ce cadre que s’inscrit l’entretien n°1 avec Phil H., dont le présent rapport constitue la première mise en forme. Par exemple, pour assurer une comparabilité minimale entre entretiens tout en respectant leur singularité, chaque Insight Report inclura une matrice de positionnement. Celle-ci ne vise pas à classifier les acteurs, mais à rendre visibles les logiques de positionnement qu’ils expriment. Elle repose sur sept axes généraux, construits pour être suffisamment larges pour accueillir des profils variés, sans enfermer les discours dans des catégories préétablies. Chaque axe est un continuum de 1 à 5, représentant deux pôles opposés :


1. Orientation Web3 ↔ Coopératives1 = ancrage Web3 natif (crypto-économie, tokens, autonomie technique)5 = ancrage coopératif / ESS (communs, multi-stakeholders)→ Exemple : un maximaliste Ethereum serait proche de 1 ; un membre de SCIC proche de 5.


2. Rapport humain ↔ code (autorité) : 1 = primauté du jugement humain, délibération, arbitrage ; 5 = primauté du code, automatisation forte→ Exemple : un partisan du “full code is law” tends vers 5 ; un coopérativiste procédural vers 1.


3. Centralisation ↔ Décentralisation : 1 = organisation centralisée, hiérarchique ; 5 = organisation distribuée, polycentrique→ Exemple : une start-up classique = 1 ; une DAO = 5.


4. Rapport aux communs (faible ↔ fort) : 1 = faible implication des usagers, gouvernance minimale ; 5 = régime ostromien, gouvernance partagée, responsabilité collective→ Exemple : une plateforme captatrice = 1 ; une SCIC ou un collectif auto-géré = 5.


5. Rapport au marché (faible ↔ fort) : 1 = primat du social ou du politique, marché encadré ; 5 = marché comme mécanisme central de coordination→ Exemple : un libertarien crypto = 5 ; une coopérative territoriale = 1.


6. Positionnement politique (gauche ↔ droite) : 1 = souveraineté collective, redistribution, critique du marché ; 5 = souveraineté individuelle, marché, autonomie fiscale→ Exemple : un anarcho-capitaliste crypto = 5 ; un militant ESS = 1.


7. Horizon de gouvernance souhaité (délibératif ↔ algorithmique) : 1 = idéal de gouvernance humaine, adaptative, délibérative ; 5 = idéal de gouvernance automatisée, protocolisée, algorithmique→ Cet axe porte non sur le réel, mais sur l’avenir souhaité.


Ces axes offrent un moyen de cartographier des tendances, d’identifier des tensions, et de comparer des profils très différents sans les réduire à des catégories fixes. Chaque positionnement est interprétatif et provisoire, appelé à être raffiné au fil des entretiens et des retours des personnes concernées.


III. Insight Report — Entretien Phil H.

III.1 — Biographie


Content d’inauguré cette série d’entretiens avec un acteur déjà familier : Phil H. (pseudonyme), figure reconnue de la communauté crypto française — et de l’écosystème Ethereum,  en particulier — il faisait partie de ces profils rencontrés durant ma phase de terrain de thèse, repérés pour son intérêt marqué en gouvernance distribuée et les connaissances reconnues qu’il en a accumulé. Se présentant en ligne comme DAOist, commoner, d14n hacker (pour decentralization hacker – NdA) mais aussi entrepreneur, il revendique un positionnement à la croisée des DAO, des communs et d’une pratique expérimentale de la décentralisation. Il situe son entrée dans le milieu crypto en 2015, comme moi, à l’époque du lancement d’Ethereum et des promesses ouvertes d’un Web3 qui ne se prénommait pas encore comme tel.


Administrateur d’Ethereum France (ex Asseth, que j'avais rejoint à l'époque, d'où la familiarité) et contributeur actif pendant de nombreuses années, spécialiste des DAO, il est l’auteur de nombreux billets publiés sur Ethereum France et sur Medium ce qui a rapidement achevé de me convaincre de l’interviewer, suivant aussi le conseil de ZôÖma (Samouraï Coop), avec qui il a collaboré. Phil H. précise d’emblée avoir pris ses distances avec le milieu crypto, en prenant sa retraite en début d’année, clôturant un parcours professionnel dans l’ingénierie logicielle et les systèmes d’information. Il débute dans le logiciel de gestion pour des environnements bancaires, assurantiels et publics, comme développeur, puis directeur ou chef de projet, au contact direct des contraintes socio-techniques des grandes organisations. Il s’oriente ensuite vers l’ergonomie généraliste (au sens français du terme, me précise-t-il, c’est-à-dire centrée sur l’approche clinique et holistique de l’activité de travail, plutôt que sur la mise au point de normes et d’outils), intéressé d’en apprendre plus sur les rapports de l’humain a son environnement technique et organisationnel. Ensuite, et c’est déterminant pour sa trajectoire, il fonde plusieurs entreprises dans la sécurité informatique et les logiciels d’infrastructure avancés, dont Skyrecon (sécurité comportementale, aujourd’hui dans le giron d’Airbus Defence and Space) et Ftopia, solution de cloud storage B2B de type Dropbox, qui sera sa dernière entreprise avant le basculement Web3.


Ces deux projets démarrent très bien, mais connaissent un arrêt brutal, en grande partie lié à la dynamique des levées de fonds et au poids des investisseurs dans les décisions stratégiques. L’épisode joue un rôle pivot : Phil H. en retire la conviction que la structure même du financement start-up et la hiérarchie qu’elle impose rendent difficile un véritable équilibre entre parties prenantes. Il conclut qu’il lui faut trouver d’autres manières d’organiser un projet sans reproduire le fonctionnement start up centré sur le capital. Au même moment, il rencontre Bitcoin, Ethereum et les premiers projets se présentant comme décentralisés. Cela fait naître sa volonté de décentraliser l’infrastructure de Ftopia, et d’en ouvrir le code en open source : dès lors, il intéressera à comment user des nouvelles technologies du Web3 pour « réinventer » les start-ups, en les passant « de la propriété intellectuelle fermée au logiciel libre », « d’un modèle centralisé et corporatif à une gouvernance ouverte où les utilisateurs et les contributeurs ont leur mot à dire [et de la lucrativité] à une nouvelle forme de bien commun, détenue par ses parties prenantes »3.


III.2 — Résumé exécutif


1. Le Web3 comme réponse : un pragmatisme critique.


L’entretien avec Phil H. met en lumière une trajectoire où l’intérêt pour le Web3 naît d’une expérience négative des levées de fonds et des formes déséquilibrées de gouvernance qu’elles produisent. A sa découverte du Web3, il « ne dirait pas qu’il était complètement naif », mais il reconnaît avec l’expérience acquise, une forme de « dégrisement » progressif face à l’écart entre les idéaux initiaux et la réalité des projets Web3 : « très loin des projections que l’on pouvait avoir ». Il a participé à The DAO, a vu émerger différentes idées, a assisté des projets, et est devenu une figure reconnue sur les questions de gouvernance. Il a notamment exploré la gouvernance multi-stakeholder à la SCIC, dont il a conçu une implémentation pour un projet de finance décentralisée. A partir de 2022, c’est surtout dans la DeFi qu’il identifie un terrain de jeu pertinent pour les concepteurs et promoteurs de DAOs : on y trouve les principales applications décentralisées rassemblant de nombreuses parties prenantes, la valeur économique y est effectivement produite, et la création et la distribution de valeur peut se faire suivant « une gouvernance élargie via les tokenomics de ces projets, ce qui ouvre le champ des possibles par rapport aux entreprises traditionnelles ».


Il porte un regard pragmatique sur la décentralisation, qu'il définit moins comme un idéal politique que comme une ingénierie de résilience visant à préserver des processus contre la capture. Selon lui, « ce qui est nouveau c’est l’utilisation d’une infra automatisée [afin de] proteger le système d'une prise de contrôle interne ou externe ». Il ne s'agit pas de retirer l'humain ou d'éliminer la politique, mais de verrouiller certaines marges d'action afin d'éviter la capture, la manipulation ou le blocage : « les DAOs protègent les processus en empêchant que des parties puissent unilatéralement les bloquer / modifer ». Loin de supprimer l'humain, blockchain et smart contract ne font que déplacer son action. Le code ne se substitue pas à l'humain, « on remplace l’humain par du code » suppose toujours une décision humaine préalable — donc une responsabilité éthique, politique et organisationnelle. Comme il le dit : « on délègue ? Qui on ? Des humains… ».


Cette vision pragmatique culmine dans une question presque provocante : « après qui vraiment besoin d'une infrastructure décentralisée ? ». On quitte ici les discours marketing pour revenir à la matérialité des usages, aux coûts socio-techniques, et à l’hétérogénéité des besoins. Car, pour Phil H., les arbitrages architecturaux et infrastructuraux ne relèvent jamais d’un universel abstrait : ils dépendent toujours de situations, de contraintes, et de collectifs concrets.


2. Une place centrale accordée aux bogues, aux failles et aux crises techniques


L'un des traits frappants chez Phil H. est la manière dont il aborde spontanément les crises, bogues, failles et pannes comme la porte d'entrée privilégiée pour comprendre les systèmes décentralisés. Lui aussi accepte l’échec et fait de la crise une fenêtre ouverte sur les pratiques de gouvernance !


Loin d'être des exceptions regrettables, ces événements constituent pour lui le cœur dynamique de la gouvernance Web3 : c'est quand la machine se grippe que se révèlent les arbitrages, les normes sociales, les attentes contradictoires et les limites du code. Un smart contract n’est qu’une « automation refroidie », on lui délègue dans une logique partielle, figée, qui fonctionne tant que les conditions prévues restent vérifiées. Dès qu'un imprévu surgit — bug, faille, attaque, erreur de design, frictions avec le monde réel — il faut « débrayer » le système et « reprendre la main » : avec cette intervention humaine, l’automation révèle toutes ses limites.


Interrogé sur l'idée que « le code fait autorité », Phil H. refuse toute réponse binaire. Il reconnaît que certains systèmes Web3 cherchent explicitement à substituer de la confiance technique à la confiance politique — la fameuse trustlessness — mais il insiste : l'autorité algorithmique n'existe jamais seule. La crise devient alors un véritable révélateur socio-technique : elle expose la tension entre l'idéal d'autonomie technique et les réalités sociales que les systèmes tentent de contenir. C'est précisément ce que montre le cas Merit, qu'il commente dans un billet : un même incident peut être lu simultanément selon quatre forces identifiées par Lessig (dans sa pathetic dot theory) - la loi, le marché, les normes sociales et l'architecture technique4. Le code n'agit jamais isolément, mais toujours en interaction avec ces autres forces : les crises deviennent un observatoire privilégié de ce que le code et la gouvernance distribuée parviennent à organiser… et de ce qu’ils ne parviennent jamais à totalement discipliner.


3. Pas de solution miracle face aux crises : l’hétérogénéité radicale des designs


Quand je l'interroge sur l’existence éventuelle de modèles ou de dispositifs plus efficaces que d’autres pour gérer les crises, Phil H. me répond qu’il n’existe aucun modèle général. Chaque projet ou organisation sont unique et chaque dispositif — architecture on-chain, règles implicites off-chain, structures sociales, répartition du pouvoir — engendre ses propres types de fragilités, de conflits et de crise.


Les crises peuvent toucher bien au-delà du code des smart contracts, comme le montre le cas Merit — un épisode emblématique :

« En résumé, Merit Circle, une DAO du secteur des jeux vidéo, a reçu un financement de YGG, une plateforme concurrente, dans le cadre de son dernier tour de table. Les investisseurs devaient apporter une valeur non financière, mais YGG n'aurait pas respecté cette partie de l'accord. En conséquence, certains membres de la DAO cherchent à annuler l'accord et à restituer l'investissement initial de YGG. Bien qu'une minorité se soit opposée à cette proposition, il semble que l'opinion générale y soit favorable. » Phil H. A Case Without Merit

Cet épisode illustre le télescopage entre obligations juridiques formelles, attentes sociales, incitations économiques et contraintes techniques. Autrement dit, une application des quatres forces identifiées par Lessig : loi, marché, normes et architecture entrent en friction, et aucune ne peut, seule, résoudre le problème. Ici, les token holders réinterprètent rétroactivement l’accord initial, au nom d’une norme communautaire de légitimité — quitte à revenir sur un engagement contractuel. Loin de l’idéal “code is law”, la communauté choisit ces normes plutôt que le strict respect du contrat.


Cette diversité reconduit une thèse de Phil H. : les crises se logent dans les détails, d’où une incapaciter à trouver une gouvernance « idéale » à transposée d’un projet à l’autre. Les systèmes Web3 présentent une hétérogénéité radicale, autant dans leurs architectures on-chain que dans les mécanismes de coordination off-chain (réputation, canaux privés, rôle informel des devs, délibération implicite) ainsi que dans leur caractéristiques communautaire. Dès lors, pas solution miracle : la gouvernance Web3 s’inscrit dans une multiplicité de trajectoires et de compromis — loin des simplifications idéologiques, et au plus près des arrangements situés que produisent les communautés.


4. Décentralisation faible ou forte : deux logiques distinctes


En prolongeant son analyse de la décentralisation comme protection, Phil H. propose une distinction — assumée comme analogique et non formalisée — entre décentralisation « faible » et décentralisation « forte », qui éclaire deux usages très différents de la décentralisation dans le Web3. La décentralisation faible relève d’une logique défensive : il s’agit d’empêcher la capture, de dissuader les attaques et de distribuer le pouvoir pour éviter sa monopolisation, en utilisant tokens, smart contracts et réseaux de validation comme autant de « checks and balances » techniques jouant un rôle proche de contre‑pouvoirs juridiques classiques. Ce type de décentralisation est particulièrement utile et applicable aux protocoles réunissant un très grand nombre de participants te manipulant de larges fonds.


La décentralisation forte, à l’inverse, s’inscrit dans une logique positive et créative : s’appuyer sur l’intelligence collective pour produire une organisation plus efficace que la hiérarchie centralisée, en écho aux expérimentations sociocratiques, holacratiques ou à des cas comme Haier et ses micro‑équipes en réseau, parfois coordonnées via Ethereum. Cette distinction nourrit un scepticisme récurrent chez lui envers le récit très répandu dans les projets crypto selon lequel une gouvernance très centralisée au départ pourrait « se décentraliser » progressivement : on renonce rarement au pouvoir acquis, et les équipes fondatrices sous‑estiment, selon lui, l’ampleur technique, institutionnelle et politique de cette transition.



IV. Matrice de positionnement de Phil H.

Radar positionnel (version ASCII) (● = position de Phil H. / ○ = continuum 1→5)

Orientation Web3 ↔ Coop     			○──●──○──○──○
Rapport Humain ↔ Code       			○──○──●──○──○
Centralisation ↔ Décentral.			○──○──○──●──○
Rapport au commun faible ↔ fort    	○──○──○──●──○
Rapport au marché faible ↔ fort		○──○──●──○──○
Pos. politique Gauche ↔ Droite  		○──○──●──○──○
Gouv. délibérative ↔ algo.     		○──○──●──○──○

Axe

Score

Justification

Orientation Web3 ↔ Coop

2

Phil occupe une position hybride : sa culture reste crypto et technique, mais il est très sensible aux questions organisationnelles et multi-stakeholders.

Rapport au code

3

Il valorise le code comme cadre organisationnel, mais pas comme source exclusive d’autorité. Pour lui, le code structure l’action, mais l’humain reste indispensable — d’où l’importance de pouvoir “débrayer le système”.

Vision de la décentralisation

3-4

Il conçoit la décentralisation à la fois comme protection des process (soft) et comme moteur d’efficacité collective (hard). Cette nuance l’oriente clairement vers une forme de décentralisation “forte”, active, tournée vers la coordination distribuée.

Rapport au commun

3-4

Phil est sincèrement intéressé par les communs : multi-stakeholding, SCIC, intelligence collective. Mais il n’est ni militant ni doctrinaire : il défend des usages pragmatiques des communs plutôt qu’une idéologie.

Rapport au marché

3-4

Le positionnement légèrement à gauche indique ceci : il reconnaît l’efficacité des marchés, mais ne les place jamais au centre. Il défend un marché encadré, combiné à des mécanismes sociaux et techniques — cohérent avec ce qu’il dit sur Haier, Merit ou la DeFi.

Positionnement politique perçu

3-4

Ne s'affilie pas facilement à une communauté politique, ni à droite ni à gauche et critique l’incompétence technique du politique, mais ne s’inscrit dans aucune doctrine. → Position centrale, modérée, technocritique.

Desired Governance Horizon

3

Il croit aux systèmes hybrides : automatisation minimale, coordination collective, règles évolutives.

Un modèle combinatoire plutôt qu’un modèle pur.


Phil H. se situe dans un espace organisationnel hybride : assez Web3 pour penser en termes d’infrastructures distribuées, assez coopératif pour refuser les imaginaires technicistes. Il valorise le code comme cadre sans l'absolutiser — “débrayer” reste nécessaire. Sa conception de la décentralisation est orientée vers l’efficacité collective plutôt que vers l’idéologie. Sensible aux communs, attentif aux marchés sans fétichisme, il défend des formes de gouvernance combinatoires où pratiques humaines et dispositifs techniques co-évoluent.


V. Conclusion


Ce premier entretien — malgré son accident méthodologique — a constitué une entrée en matière particulièrement stimulante. Ce qui frappe dans son témoignage est la proximité avec mes propres analyses : la centralité des crises comme révélateur institutionnel, la critique des imaginaires puristes de la décentralisation, l’attention aux arbitrages organisationnels réels plutôt qu’aux slogans, et un certain pragmatisme (il n'y a pas de bonne gouvernance en soi, seulement des agencements situés).


L’ouverture finale de notre échange résonne particulièrement avec des enjeux politiques plus larges. Ce qui le préoccupe aujourd’hui n’est pas tant la polarisation idéologique du Web3 que l’émergence d’une génération d’usagers qui se comportent davantage en “clients” qu’en citoyens, cherchant les juridictions les plus avantageuses plutôt que les lieux où contribuer. Une inquiétude qui, au fond, ramène la discussion à l'une de nos questions centrales : quelles formes de coordination collective souhaitons-nous réellement, au service de quels droits et de quelles communautés ?


🔗 Lectures suggérées par Phil H.



Notes

3 Voir son billet de blog ici https://medium.com/free-ftopia/free-ftopia-a-new-beginning-ee41a58edbd1 [consult. 04/12/2025].



 
 
 

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